Extraits du Chapitre I (Où va l'Arabie Saoudite?)

       Les paragraphes suivants sont extraits du premier chapitre ...  De la page 45 à la page 51 ...

 La rencontre entre le verbe et lépée

Ou la naissance du pouvoir saoudien

 

(...)
Le pouvoir saoudien est né dune rencontre et dune alliance, celle en 1744 de Muhammad ibn Saoud (qui donne son nom à lÉtat saoudien) et Muhammad ibn Abdelwahhab (qui donne son nom à la doctrine de cet État : Wahhabisme).
Né à Azaïna, dans le Nadjd en 1696, le fondateur du Wahhabisme, est issu de la tribu des Temims. Initié très jeune aux lettres et aux sciences traditionnelles il a appris le Coran par cœur à lâge de 10 ans il a effectué plusieurs voyages à Damas, Bagdad, Bassora et en Iran, apprenant ainsi à connaître les divers courants religieux qui se disputent la prééminence au sein du monde musulman. Lorsquil se retire pour méditer, il lui paraît évident que par la faute des Califes ottomans et des Docteurs de la loi, les idolâtries et les hérésies les plus graves ont proliféré dans le pays, corrompant lIslam et létouffant sous un amas de croyances oiseuses et de rituels aussi compliqués quinutiles.
Le premier acte par lequel Muhammad Abdelwahhab se distingua comme un prêcheur d'un type nouveau, c'est lorsqu'il persuada l'émir 'Uthman de détruire le mausolée de Zaïd Ibn al Khattab[1], ce que l'émir accomplit, au risque de soulever la colère de la population du village de Jubaïla - proche du mausolée.
En parlant du Nedjd avant l'apparition de l'appel de M. Abdelwahhab, le cheikh Ibn Baz[2] décrit un territoire dont l'Islam ressemble en tous points aux pratiques religieuses répandues dans toute la région sunnite dominée par les Ottomans à cette époque-là. Nombreuses de ces pratiques reprenaient des rituels mystiques et des comportements mi-animistes mi-monothéistes dérivés de sources variées, iraniennes ou extrême-orientales. Cependant, le cheikh Ibn Baz ne s'occupe guère de savoir quelles sont les raisons ou les sources de ces pratiques. Pour lui, il s'agit seulement de pratiques n'ayant strictement rien à voir avec l'Islam, voire païennes. Ainsi il décrit des gens idolâtrant des fous les prenant pour des saints ou faisant des sacrifices aux "djinns" (esprits) ou appelant les arbres, les pierres et les tombeaux à leur aide ou faisant foi aux dires et  faux rites des sorciers et autres prêtres. Nous remarquons toutefois, que ces pratiques qui semblent avoir émergé et s'être raffermies durant les cinq siècles de l'emprise ottomane sur les Arabes, sont encore vivantes. Pourtant,  pour plusieurs penseurs arabes - pas nécessairement fondamentalistes ni même religieux -  elles font partie du patrimoine d'ignorance et de décadence ayant plongé les Arabes dans l'obscurité durant longtemps. Ce que certains sociologues appellent avec beaucoup d'indulgence "l'islam populaire", semble être un tissu de croyances, de rites, et de comportements aussi irrationnels qu'insipides, qui aujourd'hui s'apparentent au folklore plus qu'à la religion.
            C'est bien ce tissu d'attitudes archaïques semi-fétichistes ou semi-animistes qui a conduit Muhammed ibn Abdelwahhab a vouer sa vie à combattre... non pas du point de vue de la science objective - il en était tout à fait loin - mais en tant qu'homme religieux, considérant l'Islam comme une religion monothéiste hautement abstractionniste dans son transcendantalisme, et qui par ce fait même ne peut tolérer des croyances et des pratiques instaurant entre Dieu et ses créatures des intermédiaires.
            Alors qu'il est à 'Uyayna, nous dit Ibn Baz, Muhammed ibn Abdelwahhab entreprend d'écrire à ses collègues les 'ulémas du Nedjd, de la Mecque, de Médine et du Yémen, sollicitant leur aide à endiguer ce qu'il considère comme un fléau ravageant le  berceau de l'Islam. Certains lui ont répondu positivement, semble-t-il. D'autres ont été moins enthousiastes ou plus critiques à son égard.
 M. Ibn Abdelwahhab considère alors que la tâche la plus urgente consiste à unifier la population et à la regrouper au nom dun idéal religieux qui implique un retour aux sources : il faut, selon lui, restaurer la Loi dans son antique pureté.

 
«En quoi consiste lIslam ?» demande un Bédouin au prophète.
«A professer quil ny a quun seul Dieu dont je suis le prophète» lui répond-il,  «à observer strictement les heures de la prière, à donner laumône, à jeuner le mois de Ramadan, et à accomplir - si lon peut - le pèlerinage à la Mecque». Tels sont les préceptes fondamentaux qui mènent les croyants à Dieu. Tout le reste, nest quhypocrisie, idolâtrie et blasphème. Cest cela aussi le message du cheikh M. ibn Abdelwahhab.
Mais certains ont cru quen prônant le retour au point de départ de la foi, il entend abolir mille ans dhistoire arabe. Cest pourquoi il a été combattu. Le rigorisme quil prêche menace des privilèges bien établis. Fuyant la persécution, il demande asile et protection à un chef  nadjdi : Muhammad ibn Saoud.
Ce dernier lui propose alors le marché suivant : «si je vous soutiens en menant le jihad - que Dieu nous ouvre à nous deux le pays ! -, vous devrez vous engager à ne pas mabandonner au profit de qui que ce soit. En outre, les habitants de Dariya devront me verser une partie de leur récolte et vous mappuierez dans cette exigence».
Ibn Abdelwahhab aurait souscrit à la première condition et émis à propos de la seconde le vœu de ne pas limiter le bénéfice de laccord à la contribution forcée des seuls habitants de Dariya :
«QuAllah vous aide à conquérir le pays et vous procure un butin plus important», aurait-il dit.
«Vous voilà arrivé dans un pays meilleur que le vôtre» aurait riposté Ibn Saoud. «Nayez crainte des ennemis de Dieu. Même si tout le Nadjd se liguait contre vous nous ne vous chasserons pas de chez nous».
Pour sceller lalliance, le réformateur donne lune de ses filles en mariage.
Depuis, cette alliance est considérée comme le fondement du pouvoir saoudien.
Lentreprise va seffectuer en deux temps : il sagit dabord de rallier au Wahhabisme la population de lArabie centrale et de conquérir le Nadjd. Une fois cela réalisé, ils vont étendre la réforme au reste de lArabie.
Très vite, la nouvelle se répand que les habitants du Nadjd, jusqualors divisés se sont réunis sous un même commandement, quils ont adopté «une religion plus austère que celle des Musulmans orthodoxes», selon la formule de L.A. Sédillot[3], quun législateur dirige lui-même lapplication des réformes, «tandis quun vaillant guerrier les imposait par la force des armes à quiconque faisait mine dy rester réfractaire»[4]. Alarmé des progrès rapides du Wahhabisme, le Sultan de Constantinople, Mahmoud Ier, ordonne aux gouverneurs de Bassora, de Bagdad et de Djeddah, ainsi quaux Pachas dÉgypte et de Syrie de mettre tout en œuvre pour «exterminer les hérétiques et les empêcher de semparer des villes saintes Médine et la Mecque dont la possession leur confèrerait un prestige dangereux»[5]. Mais rien ny fait. La deuxième vague déferle et gagne du terrain. Les villes dAnaiza et de Burayda se rallient à la cause.
Lorsquil meurt en 1765, Muhammad ibn Saoud laisse un pouvoir affermi à son fils Abdelaziz, qui en profite pour achever la conquête du Nadjd, dont il se fait proclamer roi.
Cheikh Ibn Abdelwahhab décède en 1792. Lorsque Saoud succède à Abdelaziz en 1803, la doctrine nouvelle est déjà solidement implantée dans les provinces centrales. Petit-fils de Muhammad par son père et dIbn Abdelwahhab par sa mère, Saoud - quon appellera Saoud le grand (al Kabîr) - cumule les titres dÉmir du Nadjd et dImam des Wahhabites. A la fois chef politique et chef religieux, il se donne pour tâche de conquérir le reste de lArabie et se rend facilement maître du Hedjaz, en prenant les villes de Médine, Taif, Mecque, et Djeddah. Pénétrant  le sanctuaire de la Ka'aba, il fracasse lui-même les tombeaux des saints et tous les ornements que les Chérifs «idolâtres» de la Mecque y ont laissé ériger, restaurant la Ka'aba dans sa simplicité primitive. De là, il prend dassaut lAsir et soumet la capitale du Yémen Sanaa.
En 1808, Saoud al Kabîr a presque achevé la conquête de la péninsule. Son royaume comprend outre le Nadjd, le Hedjaz, lAsir, le Yémen, Hadramaout, le Hasa, Bahreïn, et Bassora. Cest ce quon appelle le premier État saoudien.
Mohammed Ali, Pacha dÉgypte, se charge danéantir lambition saoudienne apparemment agissant pour le compte du sultan ottoman, mais en fait ayant ses propres visées. Il monte une première expédition, que Saoud déroute. La deuxième na pas eu plus de succès, mais la mort de Saoud al Kabîr sous les murs de Taif (décembre 1814) a eu un effet catastrophique sur sa dynastie, car elle survient à un moment crucial de la guerre. Il laisse douze fils, mais aucun deux nest de taille à le remplacer. Le pouvoir passe aux mains de son oncle Abdallah qui narrive pas à résister à loffensive de Muhammad Ali. Le 10 janvier 1815, les saoudiens sont vaincus à Koulakh. Abdallah dépose les armes et accepte un traité humiliant.
Une troisième expédition conduite par le fils de Muhammad Ali, Ibrahim Pacha, anéantit ce qui reste du pouvoir saoudien en 1818, rase Dariya, leur capitale, et cède Abdallah au Sultan Mahmoud II, qui le décapite et expose son corps au public.


 
La structure du pouvoir
 

L'Arabie Saoudite moderne a été fondée par le roi Abdelaziz Ibn Saoud en 1932. Depuis le décès de ce dernier, cinq de ses fils ont régné successivement sur le pays. Saoud, fils aîné dAbdelaziz, a été couronné le premier, suivi de Faysal en 1964. Khaled a succédé à Faysal après l'assassinat de ce dernier par un de ses neveux en 1975. En 1982, Fahd remplace Khaled ; et en août 2005, le prince Abdallah lui succède.
L'héritier au trône est choisi par la famille royale selon des critères définis par le Statut Fondamental du Royaume.
 L'élu reçoit le titre de "prince héritier" ainsi que le poste de vice Premier ministre au cabinet du roi jusqu'à ce qu'il devienne lui-même roi. Le prince Soltane (ou Sultan) ibn Abdelaziz est actuellement prince héritier. S'il devient  roi, il sera le sixième fils dAbdelaziz à monter sur le trône. 

            Le clan des Sudayri (les six frères de l’ex-roi Fahd ayant la même mère : Hissa bint Ahmad al Sudayri) a une importance considérable dans le royaume . Il est composé de :

1         Fahd ibn Abdelaziz , ex- roi ,
2         Sultan ibn Abdelaziz : actuel prince héritier, ayant déjà occupé les postes de second vice Premier ministre et ministre de la Défense[6],
3         Nayef ibn Abdelaziz, ministre de l’intérieur,
4         Salman ibn Abdelaziz, gouverneur de Riyadh,
5         Abdurrahman ibn Abdelaziz  , qui gère les affaires financières de la famille,
6         Ahmad ibn Abdelaziz : ministre des Travaux publics et du Logement
7         Turki ibn Abdelaziz : a occupé le poste de Ministre de la défense en 1969 avant de démissionner en mai 1979.

Les Sept Soudayri[7] forment durant le règne de Fahd le cœur de la famille royale d'Arabie Saoudite, bénéficiant du soutien d’une coterie de princes, pour la plupart descendants de l'un des quatre rois à avoir régné sur l'Arabie Saoudite ces 70 dernières années. Certains de ces princes, en tant que gouverneurs des provinces, sont des figures très puissantes. Chaque province est appelée "imarat" et est une principauté dirigée par un émir (prince) qui détient le pouvoir sur la principauté. En l'absence de corps élus, l'autorité du prince est suprême, ce dernier n'étant pas responsable devant la population. D'autres princes contrôlent les ministères liés à la sécurité, comme les ministères de la Défense et de l'Intérieur, ainsi que la Garde nationale.
            Les deux exceptions sont le ministère des Finances et celui du Pétrole, traditionnellement confiés à des personnes n'appartenant pas à la famille royale. Dans le cas du ministère des Finances, il se peut que cet arrangement ait été décidé par la dynastie elle-même afin d'empêcher les princes rivaux ou la famille immédiate de contrôler les finances du royaume. Si le pétrole est la principale source de revenus du royaume, le ministère du Pétrole est aussi dirigé par une personne extérieure à la famille royale. Du point de vue saoudien, il s'agit là d'un ministère à caractère "technique", et toutes les décisions politiques concernant le niveau de l'offre, lequel influe sur la fixation du prix du pétrole ou la position devant être prise aux réunions de l'OPEP, sont faites par le roi et son ministre.
Les sept frères détiennent durant le règne du roi Fahd  une grande partie du pouvoir politique. Cela dit, ils sont plutôt âgés (septuagénaires). On peut raisonnablement penser que dans un avenir assez proche, une nouvelle génération de princes entreront en rivalité pour obtenir les postes-clés du pouvoir. Ces rivalités pourraient avoir un effet déstabilisant et peut-être même brutal, si laccession au pouvoir nest pas réglementée. En fait, elle lest. Dans son deuxième chapitre (le système du pouvoir), le Statut Fondamental du Royaume stipule dans son article V, ce qui suit :
1        Le Royaume dArabie Saoudite est une monarchie.
2        Le pouvoir se transmet aux fils du Roi fondateur Abdelaziz ibn Abderrahmane al Faysal al Saoud et à ses petits-fils. Lallégeance (baya) se fait au meilleur dentre eux. Cette allégeance se fait conformément au Livre Saint dAllah et à la Sunna (Tradition) du Prophète (paix et prière sur lui).
3        Le Roi désigne le Prince Héritier et le démet de ses fonctions par ordre royal.
 
(...)
 

[1] Il s'agit  d'un mausolée bâti pour le frère du Calife Omar Ibn al Khattab, tué durant la bataille contre Musailima al Kaddhab ( le faux prophète).
[2]  Cheikh Abdelaziz ibn Baz, al Imam Mohamed ibn Abdelwahab, Dawatuhu wa siratuhu.  Document publié sur le site personnel du cheikh .Voir : www.ibnbaz.org.sa
[3] Histoire des Arabes, Paris 1854, p458, cité in : Benoist-Méchin, Ibn Saoud , op.Cit.P82 .
[4]  Idem.
[5]  Benoist-Méchin, Ibn Séoud, op.Cit, pp 82-83.
[6] Actuel prince héritier.
[7]  Voir : Joseph A.Kechichian, Succession in Saudi Arabia, Palgrave, New York, 2001.